Autrefois, quand on disait qu'on allait quelque part, personne n'était assez mal élevé, ou distrait, pour vous demander ce qu'on entendait par là. Quelque part, lieu indéfini, quelconque, lieu où l'on pouvait éventuellement situer ce qu'on ne voulait pas nommer : endroit intime, habituel destinataire du coup de pied, lieu d'aisance… Zone grise qu'on soupçonnait mais qu'on ne pouvait (ou ne voulait) pas  vraiment localiser. C'était aussi l'endroit introuvable, l'ailleurs absolu, mais garanti comme existant : Je ne l'ai pas perdu, je l'ai rangé quelque part.  

C'est cette indéfinition qui fait aujourd'hui la fortune de quelque part. 

Quelque part, je dirais que… Il me semble que quelque part… Ce quelque part étend sa douce imprécision sur des affirmations qui, toutes nues, sonneraient la pétition de principe, mettraient leur auteur en devoir de prendre ses responsabilités. Quelque part est modeste, il laisse la place à la contestation, au repentir. Quelque part invite votre interlocuteur à se promener dans un ailleurs mental qui reste à découvrir. 

Ailleurs béni puisque c'est là que ce siège l'évidence quelque part, on n'est jamais assis que sur son c., il faut bien reconnaître que , quelque part,... . Quelque part emporte l'adhésion, mais en douceur, sans polémique. C'est une expression de bonne compagnie, peu encombrante, facile à placer, toujours bien venue. Un de ces édulcorants, une de ces échappatoires dont a besoin notre bien-pensante époque. Avec lui, nul ne peut me reprocher de dépasser les bornes, de vouloir m'imposer en docteur de la loi et de la raison : toi ici et moi quelque part ailleurs.

Ah ! Se réfugier quelque part...