Abbado3

Tout silence aujourd'hui se doit d'être assourdissant. Mais d'où vient tout ce bruit ? Il y a pourtant, si l'on y pense, bien des formes de silence.

Oh ! Le silence des champs ne ressemble pas à celui des villes. Celui des villes, brisure soudaine au milieu du bruit, est haletant, porteur d’une menace, d’un déchirement qui tarde à venir pour mieux éclater. Celui des champs est bonhomme, pépiement d’oiseaux, zonzonnement d’insectes, vent dans les branches, tracteur qui hoquette et valdingue sur la route, tronçonneuse qui rugit quelque part…

Il est des silences vides, simples absences de bruit. D'autres ont quelque chose à dire, mais dans la retenue ; quelque chose qu'il ne convient pas de lancer au hasard des tumultes du monde, mais qu'il faut garder, mûrir et ne livrer qu'à bon entendeur. Certains sont lourds d'explosions à venir, de catastrophes redoutées. D'autres encore, tenant serrées des haines séculaires, arment les bras pour des luttes qui ne finiront jamais. Il y a, probablement, autant de silences que de bruits. Notre époque a choisi le silence assourdissant. Faut-il s'en étonner ?

Le silence est suspect. Il cache quelque chose.

Dans un monde totalement envahi par le bruit, le silence détonne. On le craint, on s'en préserve, on le fuit. Il n'est pas de lieu sans parole ou sans musique, et le plus souvent les deux à la fois. Le bruit du train est couvert par celui que distillent les écouteurs et le voyageur dodeline en rythme quand il ne swingue pas mollement des pieds et du bassin. Il est ailleurs.

Tu n'as que le droit de te taire !

Le tapage est la règle. Le silence est suspect. Il cache quelque chose. Impossible qu'il n'ait rien à dire. Au pays du buzz, le silence est louche. Puisqu'il se tait, on le fera parler ! Mais pour dire quoi ? L'oreille sourde aux malheureux, la voix étouffée de la victime... Le silence assourdissant de la femme battue, du témoin qui refuse de parler au procès, de la France silencieuse pendant la campagne présidentielle, des animaux martyrs de la science... Il faut remplir le silence avant qu'il ne nous engloutisse. "Tu n'as que le droit de te taire, et encore, on parle de te le retirer !"

Et si c'était une offrande ? Une page blanche, un espace encore vide qui invite sans bruit à prendre le temps, attendre, goûter l'instant ou bientôt le premier murmure va s'élever de l'orchestre, puis le piano, puis les violons et puis les choeurs, et la musique, Alleluia !