orgueRegardons avec indulgence les "fautes" des autres pour éviter de nous trouver épinglés nous-mêmes, à tort ou à raison.

Amour, délice et orgue ! Quelle poésie dans ces trois mots qui ont enchanté mes cours d'orthographe ! Comme c'était merveilleux d'imaginer les raisons certainement prodigieuses qui faisaient de ces trois mots des personnages insolites de la grammaire, masculins au singulier, féminins au pluriel ! Pourquoi les grandes orgues, comme les grandes marées ou les grandes eaux, mais un seul orgue dans l'église ? Quant aux délices et aux amours, leur féminisation au pluriel me faisait chaud au cœur.

Mais l'espace ? Oui l'espace qui reste normalement masculin dans tous les cas : les grands espaces, aller dans l'espace... Pourquoi est-il féminin entre deux lettres ? Une espace en typographie. Si j'en connaissais la raison, il me resterait tout de même un problème, en tant que professionnel de l'écriture : si j'écris "une espace" quand il s'agit de typographie, qui, en dehors des typographes, va connaître cette subtilité de la langue que j'ignorais moi-même il y a peu ? Est-ce que je ne cours pas le risque d'être accusée de faute, même si j'ai raison ?

L'orthographe est affaire de convention et de consensus

Voilà tout le problème que je voudrais souligner aujourd'hui : l'orthographe est affaire de convention et de consensus, quoi qu'on en pense. L'Académie aura beau réglementer, autoriser ou interdire, prononcer "des zharicots" fera toujours de vous un plouc dans certains milieux, quand l'expression "les amours scandaleuses" soulèvera les ricanements ailleurs. Qu'importe, dira-t-on, l'essentiel est de préserver la beauté et la richesse de la langue. Voire. Le problème de l'écrivain public est ailleurs. Qu'on en juge :

Un audacieux me corrige de toute la hauteur de ses certitudes "voit" au lieu de "voie" dans l'expression : "soit qu’il n’ait jamais vu soit qu’il ne voie plus". Mes propres certitudes en ont été si ébranlées que j'ai vérifié aussitôt l'orthographe de voir au subjonctif ! J'essaie de lui dire qu'il se trompe, il ne m'entend même pas. Une autre fois on me reproche un texte collectif dont on croit que je l'ai écrit. Que faire ? Me disculper ? Dénoncer l'auteur de la faute ? Ridicule, non ? D'autant plus que, des fautes, il m'en échappe aussi comme à tout un chacun.

La faute d'orthographe : le péché de la chaire

En France, la faute d'orthographe est un péché. Pour quelqu'un qui fait profession d'écrire, c'est le pire : le péché de la chaire. Chacun repère en effet celui des autres mais reste aveugle au sien. J'en conclus qu'il ne faut corriger les autres qu'avec beaucoup de modestie et jamais si on n'en a pas été prié d'abord, de peur de se faire un ennemi juré !